Par Erwann Pacaud (auteur de l’indispensable »Easy listening : Exotica & autres musiques légères », sorti en 2016).
À partir de 1967, au nord de l’Angleterre, des centaines de jeunes britanniques tous sexes confondus entrèrent en résistance pour faire perdurer du vendredi soir jusqu’au dimanche matin les sons du mythique label de la Motown ou du label Chess et échapper à leur morne quotidien. Ces soul fans, puristes à l’extrême et héritiers naturels de la scène mod, réfractaires aux albums long-format, aux solos de guitares interminables, à la disco et aux cheveux longs, idolâtrent jusqu’à la fin des années soixante-dix le format single dont les originaux s’arrachent de nos jours à prix d’or, le talc pour danser sur le parquet des clubs comme le Wigan Casino, les amphétamines pour se trémousser toute la nuit, le cheveux court coiffé à la française, la vespa italienne et les rétroviseurs, les rythmes uptempo et surtout d’obscurs chanteuses et chanteurs américains qui n’ont pas eu la chance de percer dans leur pays natal. Voici en 5 singles cultes l’essentiel de la northern soul, musique américaine devenue une véritable sous-culture typiquement anglaise, dont les ramifications perdurent de nos jours autant dans la mode vestimentaire, le breakdance ou la club culture.
Frank Wilson, Do I Love You (Indeed I Do), 1965 (Soul)
Inutile de chercher les copies originales de ce Ep de Frank Wilson sorti en 1968 sur le sous-label de la Motown, Soul, il en reste seulement deux copies (connues) dans le monde entier et toutes deux sont entre de bonnes mains, voire dans des coffres-fort. Si ce single, devenu un des classiques les plus connus de la northern soul, fut la seule chanson chantée par Frank Wilson, ce dernier a marqué de son empreinte le label de Detroit en composant de nombreux tubes pour des formations phares comme The Temptations, The Miracles, The Four Tops, Brenda Holloway en encore The Supremes. Tiraillé entre une carrière de crooner et celle d’auteur-compositeur, Franck Wilson mit sa voix au placard et le single enregistré pour la même occasion. Les exemplaires pressés ne trouvèrent ainsi jamais le chemin des magasins de disques et terminèrent malheureusement au pilon. Il a fallu une dizaine d’années pour que ce titre ressorte miraculeusement des limbes, en 1977, par un certain Simon Soussan, qui eut l’idée de le publier en bootleg sous le nom d’Eddie Foster, en gardant jalousement le précieux graal dans sa collection.
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The Milestones & Littler LeRoy, The Joker, 1966 (Andre Records)
Reconnaissable avec son rire introductif inquiétant et sa rythmique entêtante, The Joker a fait les beaux jours du Wigan Casino, situé dans la banlieue de Manchester et qui fut élu meilleur club du monde en 1978 devant le Studio 54 new-yorkais par le magazine Billboard. Derrière The Milestones, on retrouve le compositeur et arrangeur Miles Grayson, tout récemment décédé, qui participe d’abord dans des formations doo-wop californiennes (The Continentals, The Poets, The Echoes, The Poets) puis devient omniprésent dans la jungle des labels soul de Los Angeles des années soixante. Accompagné d’un certain Benny Curtis, également arrangeur et auteur de tubes northern soul comme Dirty Hearts, ils ponderont The Joker sur le label Andre Records en 1966 avant que la carrière de Miles Grayson ne décolle pour collaborer avec des labels majors comme Capitol Records. Le single, quant à lui, retrouvera une deuxième jeunesse en 1974 sur le label Cherub Records grâce à un inconnu, Butch Baker avec un arrangement d’Andre Williams. Mais la question se pose pour savoir si ce titre, que l’on retrouve à l’identique sur la face A et B du Ep, est un bootleg ou pas…
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Gloria Jones, Tainted Love, 1965 (Champion Records)
Pour connaître le lien entre la version new wave mondialement connu enregistré en 1981 par Soft Cell et l’originale chantée par Gloria Jones en 1965, il faut se pencher sur la fascination de Dave Ball pour la northern soul. Danseur invétéré du Blackpool Casino et du Highland Room dans les années soixante-dix, c’est lui qui fit découvrir ce tube de Gloria Jones à son acolyte Marc Almond pour la reprendre ensemble quelques années plus tard en version synthétique, leur ouvrant les portes de la gloire. Pour Gloria Jones cependant, la gloire ne vint jamais. Écrit par Ed Cobb et publié en 1965 sur la face B du single My Bad Boy’s Comin’ Home dans un relatif anonymat, ce dernier fera un flop dès sa sortie et n’atteindra jamais les charts américains. Encore une fois, ce sera quelques années plus tard, en 1973, que ce titre sera redécouvert par Richard Searling, Dj au Wigan Casino et répondant parfaitement aux canons de la northern soul avec son rythme uptempo frénétique, ses cuivres explosifs, ses chœurs et ses clap clap entraînants, devenant rapidement un passage obligé dans la plupart des clubs de la région du nord de l’Angleterre. Fort de ce revival inespéré, Gloria Jones, qui entre temps s’est marié avec un ancien Face, Marc Bolan, leader des T-Rex, et collabore avec la Motown en tant qu’auteur-compositeur sous le nom de LaVerne Ware, réenregistre une nouvelle version pour son album Vixen en 1976, bien plus pâle que l’originale de 1965. La suite de sa carrière se fera malheureusement sans son époux et mentor, Marc Bolan. L’année suivante, en 1977, ce dernier décèdera lors d’un accident de voiture…conduite par Gloria Jones.
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PP Arnold, Everything’s Gonna Be Alright, 1967 (Immediate)
Entre PP Arnold (de son vrai nom Patricia Ann Cole) et l’Angleterre, le coup du foudre eut lieu immédiatement lors de la tournée en 1966 en plein Swinging London de la Ike & Tina Turner revue organisée dans le sillage du succès de River Deep High Mountain. Alors simple Ikette loin des sunlights, elle est toutefois repérée par Mike Jagger, PP Arnold puis rapidement présentée au manager du groupe anglais Andrew Loog Oldham, également à l’origine de la création label Immediate, refuge entre autres des Small Faces et qui en fera son égérie. Très agréablement surprise par l’accueil réservé à son encontre, elle décide de laisser ses employeurs, les Turner, pour embrasser une carrière de chanteuse solo en Angleterre. Elle ne le regrettera pas. Un premier album est rapidement enregistré et pressé, The First Lady Of Immediate aux arrangements luxuriants, dans lequel se distingue un titre qui sortira en single avec sur la face A le titre Everything’s Gonna Be Alright. Écrit par Oldham, ce titre accèdera au petit monde des hymnes northern soul grâce à son rythme mid-tempo et la voix de PP Arnold enfin reconnue, naïve, touchante et enfantine. La chanteuse deviendra après cet épisode l’une des icônes incontournables de la scène mod anglaise et adoubée par cette dernière, collaborant avec les hérauts du milieu musical londonien comme Mick Jagger, Cat Stevens, ou encore Steve Marriott et Ronnie Lane des Small Faces. Du beau monde au service d’une lady soul qui, quatre ans plus tôt, n’aurait pas parié un dollar sur ce qui lui arriverait par la suite.
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Tony Clarke, The Entertainer, 1965 (Chess)
Tony Clarke n’aura pas la chance de voir l’un de ses hits, The Entertainer, être l’objet d’une dévotion à des milliers de km de l’autre côté de l’Atlantique quelques années plus tard. Et pour cause, une balle tirée par son ex-épouse en légitime défense arrêta net son cœur et sa carrière en août 1971, à seulement 31 ans, après avoir déboulé sans prévenir dans son appartement, un tire-pneu à la main. Si The Entertainer tient plus de la roucoulade soul pour séduire que du rouleau-compresseur rythmique propice aux danses les plus extravagantes, il n’en n’est pas moins terriblement efficace. Car Tony Clarke n’est pas le perdreau de l’année et connaît ses classiques comme I Got Plenty O’ Nothing, tiré de Porgy And Bess de Georges Gershwin et dont il s’inspire pour les premières notes à l’orgue de son tube. Déjà songwriter pour Etta James (Pushover et Two Sides to Every Story), le label de Chicago Chess lui donne la chance de mettre en avant sa voix de crooner en s’entourant d’un des groupes du label, The Radiants. Si The Entertainer atteindra rapidement les charts aux Etats-Unis, un titre moins connu mais tout aussi percutante au tempo plus enlevé et publié la même année, suivra le même destin sur les parquets du circuit des discothèques northern soul du nord de l’Angleterre : Landslide.
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Par Erwann Pacaud (auteur de l’indispensable »Easy listening : Exotica & autres musiques légères », sorti en 2016).
À partir de 1967, au nord de l’Angleterre, des centaines de jeunes britanniques tous sexes confondus entrèrent en résistance pour faire perdurer du vendredi soir jusqu’au dimanche matin les sons du mythique label de la Motown ou du label Chess et échapper à leur morne quotidien. Ces soul fans, puristes à l’extrême et héritiers naturels de la scène mod, réfractaires aux albums long-format, aux solos de guitares interminables, à la disco et aux cheveux longs, idolâtrent jusqu’à la fin des années soixante-dix le format single dont les originaux s’arrachent de nos jours à prix d’or, le talc pour danser sur le parquet des clubs comme le Wigan Casino, les amphétamines pour se trémousser toute la nuit, le cheveux court coiffé à la française, la vespa italienne et les rétroviseurs, les rythmes uptempo et surtout d’obscurs chanteuses et chanteurs américains qui n’ont pas eu la chance de percer dans leur pays natal. Voici en 5 singles cultes l’essentiel de la northern soul, musique américaine devenue une véritable sous-culture typiquement anglaise, dont les ramifications perdurent de nos jours autant dans la mode vestimentaire, le breakdance ou la club culture.
Frank Wilson, Do I Love You (Indeed I Do), 1965 (Soul)
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PP Arnold, Everything’s Gonna Be Alright, 1967 (Immediate)
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Tony Clarke, The Entertainer, 1965 (Chess)
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