Par Erwann Pacaud (auteur de l’indispensable »Easy listening : Exotica & autres musiques légères », sorti en 2016).
L’année 1965 restera un tournant crucial dans l’histoire de la musique populaire turque. Si avant cette date les formations du pays reprennent à la lettre les standards occidentaux en anglais, français, italien ou espagnol, le concours mis en place cette année là par l’un des journaux les plus populaires du pays, Hurriyet, avec son concours Altin Mikrofon (Golden Microphone) changera totalement la donne et fera résonner dans tout le pays et en dehors de ses frontières une nouvelle approche fascinante des musiques de l’Ouest (rock, pop, disco, soul, jazz et musiques et psychédéliques) en une pop Anatolienne envoûtante et progressive. La recette ? un subtil entrelacement des sons des guitares fuzz et des synthétiseurs avec ceux des instruments traditionnels turcs, le tout chanté dans la langue vernaculaire et qui donnera naissance à l’Anadolu pop.
Plus de soixante ans après, ces mélopées turques, derniers vestiges musicaux d’un lointain empire Ottoman qui allait des Balkans au Moyen-Orient en passant par le Caucase et ses multitudes de peuples, résonnent toujours et une nouvelle génération de musiciens, comme Altin Gün, Derya Yildrim, Gaye Su Akyolou, Baba Zula, le DJ Bariş K ou dans une moindre mesure Kit Sebastian, reprennent à leur tour ces mélodies subtiles venues du Bosphore, témoignage de cet âge d’or de l’Anadolu pop.
Tour d’horizon en cinq albums cultes de cette musique psychédélique captivante et magnétique autant influencés par les türküs du Bosphore que par la guitare électrique et les claviers Korg et qui représente le sommet de l’iceberg.
Recevez un disque vinyle exclusif chaque mois chez vous pour 24€99
Titre pompeux et pochette trompeuse, cette version internationale du premier album de Moğollar publié en 1971 par Concert Hall n’a rien à voir avec l’apparence de musique d’orchestre traditionnel folklorique présenté sur la couverture. Rebaptisés sur ce Lp Les Mogol (sic), Moğollar, toujours en activité de nos jours, reste l’une des formations les plus excitantes de la pop Anatolienne. Réédité sous sa vraie version deux ans plus tard sur le label turc Yavuz Plak, et renommé dignement au passage Anadolu Pop, ce Lp reste un des éléments fondateurs de ce mouvement éponyme qui perdurera jusqu’à la fin des années soixante-dix. Fondée en 1967 par quatre musiciens dont par l’immense Murat Ses accompagné de ses claviers électroniques, la formation protéiforme accueillera de façon passagère en son sein la plupart des grands noms de la musique turc folk, rock et pop comme Barış Manço, Selda Bağcan, Ersen Dinleten ou encore Cem Karaca. Troisième du concours Altin Mikrofon en 1968 et récipiendaire (tout comme Jimmy Hendrix et Pink Floyd) du Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros en 1971, Moğollar se séparera en 1976 pour se reformer en 1993 à la demande générale mais sans Murat Ses. Mélange de synthétiseur, de saz (luth à manche long), de guitares électriques et de percussions à la fois lourdes et répétitives, Anadolu Pop n’est jamais très loin d’un musique progressive et chamanique dans laquelle tout est permis et dont les sonorités perdurent jusqu’à aujourd’hui à travers les samples de Chinese Man et J.Dilla (“Sunset In Golden Horn”/”Haliç’te Gün Batışı” dans Down et Welcome 2 Detroit) et d’Amon Tobin (“Wild Flower”/Vahşi Çiçek” dans Verbal).
Erkin Koray, né en 1941 à Istanbul, mérite amplement son surnom d’Erkin baba (le père) tant son apport et son influence sur la musique turque moderne a été considérable. Si le musicien est un des premiers à reprendre du Elvis Presley ou du Fats Domino, ses influences lorgneront également à partir du milieu des années soixante vers ses propres racines et mêlera à son rock’n’roll américain des instruments comme le saz ou le bağlama électrifié (instrument emblématique des troubadours, les aşık) dans sa formation le Erkin Koray Dörtlüsü puis le groupe Ter. A mesure que ses cheveux s’allongent au même titre que ses pantalons s’évasent, la musique d’Erkin Koray s’orientalise dans une veine progressive. Les parties de guitares psychédéliques tout comme les compositions s’étirent et les claviers se dévoilent jusqu’à ce que Erkin Koray ponde son premier Lp, Elektronik Türküler (“Ballades électroniques”), en 1974, en explosant le format pop. Véritable chef-d’œuvre de la pop Anatolienne, cet album, publié sur le label Doğan Plak, réunit au total huit titres dont des appropriations toutes personnelles et psychédéliques du poète ottoman du 17e siècle Karacaoğlan sur “Hele Yar”, d’une des plus grandes figures de la littérature turque du 20e siècle Nâzım Hikmet, sur le morceau de 8 minutes, “Türkü” ou encore de la chanson folklorique “Cemalim”, popularisé par le compositeur Refik Başaran.
Surnommé le Dr Frankenstein de la pop anatolienne par Andy Votel qui a ressorti de l’oubli ce Lp culte en 1986 sur Finders Keepers, Mustafa Özkent représente le versant groovy et psyché-funk de l’Anadolu pop. Enregistré en un seul jour dans le studio stambouliote Grafson Studio en 1972, Gençlik İle Elele dure seulement une trentaine de minutes mais les dix titres dévoilent largement le talent indéniable de Mustafa Özkent, également producteur et arrangeur hors-pair, et de son groupe composé de deux batteurs (Cezmi Başeğmez et Veysel Çadır), deux guitaristes (dont Cahit Oben), d’un bassiste (Merih Dumlu), d’un organiste Hammond (Ümit Aksu) et de deux percussionnistes (Kamil Taşpınarlı et Prokop Minaoğlu). Guitariste bidouilleur, Mustafa Özkent étale également sa casquette d’expérimentateur en n’hésitant pas à modifier les frets de sa guitare pour les adapter aux tons de son bağlama, geste symbolisant sa volonté de mélanger la musique traditionnelle et folklorique de son pays avec le rythm’n’soul, blues’n’jazz et rock’n’pop des années soixante-dix, comme l’indique la pochette improbable d’un chimpanzé hilare triturant des bandes magnétiques enroulés autour d’un micro. Ovni musical et terrain de jeu expérimental, cet album, qui restera tapie dans l’ombre durant de nombreuses années, demeure l’un des joyaux de la pop turque et pourrait aussi bien convenir pour illustrer un film d’exploitation que faire danser une jeunesse psychédélique dans une discothèque stambouliote enfumée des années soixante-dix.
Recevez un disque vinyle exclusif chaque mois chez vous pour 24€99
Figure emblématique de la scène folk turque engagée et contestataire, Selda Bağcan, chanteuse, auteur et excellente joueuse de bağlama, est l’une des seules représentantes féminines de l’Anadolu pop. Après de nombreux singles qui la firent connaître aux quatre coins du pays à partir de 1971 puis en Europe occidentale l’année d’après, c’est avec un backing band haut-de-gamme qu’elle enregistre son premier Lp en 1976 sur le label Türküola, Selda. Car derrière l’immense voix bouleversante remplie d’émotions et de ses textes politiquement radicaux, on retrouve la crème de la scène musicale psychédélique de l’époque comme le joueur de bağlama Arif Sağ, Moğollar ou encore la formation accompagnant habituellement Ersen Dinleten, Dadaşlar et son guitariste Fehiman Uğurdemir, le tout sous l’égide du grand manitou et producteur Zafer Dilek dans un bordel ambiant fait d’expérimentations psychédéliques, progressives et électroniques. Composé de douze titres sur le Lp original (le label Finders Keepers le rééditera en 2006 avec deux titres supplémentaires), Selda, outre ses propres compositions tantôt envoûtantes comme “Yaylalar”, tantôt mélancoliques et nostalgiques comme “Dam Üstüne Çulserer”, rend également hommage à d’autres chanteurs folkloriques contestataires comme le poète et joueur de saz Aşık Mahzuni Şerif sur l’incendiaire “Ince Ince”, Yaz Gazeteci, avec le dernier titre “Meydan Sizindir” et comme le chanteur et joueur de bağlama Neşet Ertaş sur le morceau “Niye Çattın Kaşlarını”. Traversant les années tel une forteresse imprenable après avoir été emprisonnée plusieurs fois suite gré des différentes dictatures turques dans les années quatre-vingt, Selda Bağcan sillonne de nos jours toujours les routes, accompagnée de sa verve légendaire en faveur des classes ouvrières et de son énergie communicative qui n’ont en rien été ébranlé par le poids des années.
En 1975, Barış Manço porte une longue chevelure, arbore avec fierté une moustache reconnaissable entre mille, s’est délesté de ses oripeaux rock’n’roll et twist de ses débuts et s’aventure vers des chemins vestimentaires audacieux, (grosses) bagues aux doigts inclus. Après un long séjour en Belgique où il publie de nombreux singles en français et s’acoquine avec André Soulac, Les Mistigris et Henri Salvador, il atteint le succès en Turquie lors de retour avec les Ep Bebek, Ağlama Değmez Hayat et surtout l’album Daglar Daglar en 1970. Cinq ans après, entouré de sa formation Kurtalan Ekspres qui le suivra tout au long de sa carrière, Barış Manço publie son propre concept-album, 2023, réminiscence historique de la création de l’état turc en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, le père fondateur de la Turquie moderne. Avec 2023, Barış Manço, tel un barde psychédélique, peut alors aisément se targuer d’être devenu à son niveau le père fondateur de la musique turc moderne. A placer entre Songs of Innocence de David Axelrod, L’histoire de Melody Nelson de Serge Gainsbourg, The Wall des Pink Floyd, l’intégrale des Van Der Graaf Generator et Popol Vuh, cet album, cosmique, spatial, progressif musicalement et rétro-futuriste conceptuellement, regorge d’éléments électroniques tels les synthétiseurs Korg, les claviers Solina, le Watkins Fazer et les boîtes à rythmes. L’impressionnante guitare 18-cordes double-manche n’est pas loin et côtoie l’incontournable bağlama, les saxophones ténor et soprano, la clarinette et les percussions traditionnelles. Voyage musical dans une Türkisch Kosmische idéalisée et utopique, 2023, dont le point d’orgue reste les 10 minutes du titre éponyme sur la face A et les 13 minutes du titre “Baykoca Destanı” sur la face B, pose ici les bases d’une musique qui sera présente dans le coeur des turcs durant de nombreuses années. A sa mort en 1999, la chaîne de télévision privée ATV diffusera pendant six ans tous les soirs une chanson de son répertoire pléthorique, preuve du lien indéfectible et entre l’artiste et le peuple turc.
Playlists Spotify:
Flight 609 To Istanbul par le groupe Khruanbin
Altin GünTurkish Delights par Jesper Verhulst du groupe Altin Gün
Compilations :
Ladies on Records: 60s and 70s Female Music
İstanbul 70: Psych, Disco, Folk Classics Volume 1
İstanbul 70: Volume I-II-III Psych, Disco, Folk Edits By Baris K.
Psych Funk À La Turkish Vol. 1 et Vol. 2
Turkish freakout / Psycho-folk singles 1969-1980
Recevez un disque vinyle exclusif chaque mois chez vous pour 24€99
The Turkish Psychedelic Music Explosion: Anadolu Psych (1965-1980), Daniel Spicer chez Repeater Books
Si vous ne recevez aucun mail d'ici une heure, merci de vérifier vos messages indésirables. Si vous n'avez rien dans vos spams : contact@waxbuyers.club. Notre société ne distribue aucun spam. Nos engagements : vos adresses ne seront jamais communiquées à de tierces personnes ou sociétés. Le contenu de notre newsletter n'est pas sponsorisé.
Actually we won’t spam you and keep your personal data secure